Le 14 mai 2026, la Maison africaine de la photographie de Bamako a accueilli la cérémonie officielle de lancement de la 15e édition des Rencontres de Bamako – Biennale africaine de la photographie. Prévue du 26 novembre 2026 au 26 janvier 2027, cette nouvelle édition débutera par une semaine professionnelle organisée du 26 novembre au 2 décembre.
Autour du ministre de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, Mamou Daffé, plusieurs personnalités du monde culturel et diplomatique avaient fait le déplacement : la commissaire générale Armelle Dakouo, le délégué général El Hadj Amadou Diop, le directeur de la Maison africaine de la photographie Tidiane Sangaré, des membres du Conseil des sages ainsi que des représentants du corps diplomatique.
Deux jours avant cette cérémonie, Armelle Dakouo avait été reçue par le ministre Mamou Daffé dans le cadre des préparatifs de la Biennale. Elle était accompagnée de Tidiane Sangaré et d’El Hadj Amadou Diop. Cette rencontre avait permis de présenter officiellement au ministre la nouvelle commissaire générale choisie à l’issue de l’appel à candidatures, mais aussi d’échanger sur les grandes orientations de cette édition et les derniers ajustements liés au lancement public de l’événement.
Les Rencontres de Bamako, trente ans au cœur de la photographie africaine
Créées en 1994, les Rencontres de Bamako sont considérées comme l’un des principaux rendez-vous internationaux consacrés à la photographie africaine contemporaine. Organisée tous les deux ans au Mali, la Biennale rassemble photographes, commissaires d’exposition, chercheurs, collectionneurs et professionnels de l’image venus d’Afrique, de la diaspora et d’autres scènes internationales.
Au fil des éditions, la Biennale a accompagné plusieurs générations de photographes africains, de Seydou Keïta et Malick Sidibé, Seydou Camara jusqu’aux scènes contemporaines venues du continent, de ses diasporas et des communautés afro-descendantes. Pendant plusieurs semaines, Bamako devient un espace de circulation où se croisent artistes, commissaires d’exposition, chercheurs, critiques, collectionneurs, journalistes et professionnels de la culture.
La manifestation s’est construite dans un rapport particulier à la photographie africaine : celui d’un événement pensé depuis le continent lui-même, à partir de ses récits, de ses archives et de ses transformations politiques et sociales.
“REFABULATION(s)” : déplacer les récits
La 15e édition portera le titre « REFABULATION(s) ».
Pour Armelle Dakouo, la « refabulation » apparaît dans son approche curatoriale comme une manière de reprendre la main sur les récits, les images et les mémoires. Le terme renvoie à l’écrivain nigérian Chinua Achebe, qui voyait dans la narration une réponse aux mécanismes de dépossession culturelle, d’aliénation et d’assimilation. À travers cette édition, la photographie est pensée comme un espace capable de produire d’autres récits et d’autres représentations du monde africain contemporain.
Dans cette approche, la photographie est un espace de déplacement des regards, de recomposition des imaginaires et de réécriture des histoires.
Cette réflexion traverse aujourd’hui une partie importante de la création visuelle africaine, notamment autour des archives, de la mémoire coloniale, des représentations du corps, des récits urbains et des identités diasporiques.
Dans un contexte mondial marqué par l’intelligence artificielle générative et la multiplication des images synthétiques, la Biennale interroge aussi la capacité de la photographie africaine à produire ses propres récits visuels.
Armelle Dakouo, une commissaire au croisement des scènes africaines et diasporiques
La nomination d’Armelle Dakouo inscrit cette édition dans une géographie curatoriale déjà largement connectée aux scènes artistiques africaines et diasporiques.
Commissaire d’exposition indépendante et directrice artistique, elle travaille depuis plus de quinze ans sur les pratiques contemporaines de l’image, entre Afrique, Europe et espaces méditerranéens. Son parcours passe par Dakar, où elle a vécu plusieurs années, puis par le Maroc, avant de développer des collaborations internationales autour de la photographie, des archives et des scènes afro-diasporiques.
Elle a dirigé artistiquement AKAA – Also Known As Africa à Paris entre 2017 et 2024, accompagné plusieurs expositions collectives et personnelles, participé à la Biennale du Congo à Kinshasa et assuré récemment le commissariat de la Biennale PhotoSa à Ouagadougou.
Ses projets reviennent souvent sur les questions de mémoire, de transmission et d’histoire visuelle. Cette approche entre directement en résonance avec le positionnement historique des Rencontres de Bamako.
Une Biennale dans un Mali en recomposition
Depuis trente ans, Bamako occupe une place centrale dans l’histoire de la photographie africaine contemporaine.
Le texte de présentation évoque explicitement une « souveraineté culturelle » que les organisateurs considèrent comme essentielle dans cette période de transition.
L’inscription de cette édition dans l’Année de l’Éducation et de la Culture décrétée par le président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, participe également à cette lecture institutionnelle de la culture comme espace de mémoire, de transmission et de projection collective.
El Hadj Amadou Diop à la délégation générale des Rencontres de Bamako
À la délégation générale, le choix d’El Hadj Amadou Diop installé depuis juillet 2025. Son parcours s’est construit dans plusieurs espaces à la fois. Télévision, radio, documentaire, communication institutionnelle, production exécutive, événementiel culturel ou accompagnement de projets internationaux : il appartient à cette génération de professionnels maliens apparue dans les années 2000 autour des mutations de l’audiovisuel et des industries culturelles ouest-africaines.
Au fil des années, Diop a travaillé aussi bien avec des institutions publiques qu’avec des projets culturels indépendants, des organisations internationales ou des productions documentaires tournées au Mali. Son parcours passe notamment par le Bamako Jazz Festival, la Fondation Ali Farka Touré, plusieurs programmes des Nations unies, des productions audiovisuelles internationales et le secteur des médias maliens.
Cette trajectoire lui donne une connaissance fine des équilibres entre création artistique, visibilité médiatique, diplomatie culturelle et contraintes opérationnelles, dans un contexte où les événements culturels africains doivent désormais gérer simultanément des enjeux artistiques, institutionnels, logistiques et internationaux.
Une Biennale ouverte aux scènes africaines et diasporiques
Les organisateurs ont également lancé un appel à projets destiné aux photographes, vidéastes, plasticiens et artistes visuels africains, afro-descendants et issus des diasporas.
Expositions, performances, interventions in situ, projets numériques ou résidences courtes pourront intégrer la programmation satellite de cette édition.
Cette ouverture confirme l’évolution progressive des Rencontres de Bamako. La Biennale ne se limite plus à la photographie documentaire ou patrimoniale. Elle accueille désormais des formes hybrides où dialoguent photographie, vidéo, performance, archives, création numérique et recherche visuelle contemporaine.
Bamako face à une nouvelle génération de plateformes culturelles africaines
Depuis les années 1990, le paysage culturel africain s’est profondément transformé. Dakar, Marrakech, Johannesburg, Tunis, Kigali ou Lagos ont développé leurs propres Biennales, foires, festivals et plateformes curatoriales.
Dans ce nouvel environnement, Bamako conserve néanmoins une place particulière. Peu d’événements africains consacrés à l’image disposent d’une histoire comparable, d’un ancrage aussi fort dans la photographie et d’une telle reconnaissance auprès des scènes africaines contemporaines.
La 15e édition devra désormais transformer cet héritage en nouvelle dynamique de circulation, de visibilité et de présence internationale. Les Rencontres de Bamako restent l’un des principaux événements consacrés à la photographie africaine contemporaine.
Le lancement officiel du 14 mai marque le début de cette nouvelle séquence.
Entre économie culturelle, mobilité internationale et transformation des festivals
La danse contemporaine africaine circule davantage qu’il y a vingt ans. Des chorégraphes du continent sont aujourd’hui programmés dans des festivals internationaux, intégrés dans des résidences de création et présents dans plusieurs réseaux professionnels européens, africains ou transcontinentaux. Dans le même temps, de nombreux festivals africains ont progressivement développé des dimensions professionnelles : laboratoires, plateformes de diffusion, rencontres avec des programmateurs, sessions de pitch ou masterclass.
Cette évolution a renforcé la visibilité internationale de certaines scènes chorégraphiques africaines. Pourtant, derrière cette circulation accrue, une question demeure peu abordée : existe-t-il réellement aujourd’hui un marché chorégraphique africain structuré ?
La question dépasse largement celle des festivals ou de la qualité artistique des œuvres. Un marché culturel suppose des mécanismes économiques durables : des acheteurs, des producteurs, des réseaux de diffusion, des contrats, des capacités d’investissement, des lieux de programmation et des circulations régulières entre territoires.
Or, dans plusieurs pays africains, les œuvres chorégraphiques continuent de circuler davantage vers l’Europe que sur le continent lui-même.
Circulation des œuvres : le rôle des réseaux dans le marché chorégraphique africain
Le sociologue américain Howard Becker expliquait dans Les Mondes de l’art qu’aucune œuvre artistique n’existe indépendamment des réseaux qui la soutiennent. Une création dépend d’un ensemble de coopérations : artistes, techniciens, producteurs, lieux, programmateurs, médias, institutions ou financeurs.
Cette lecture reste particulièrement pertinente pour comprendre les réalités des arts vivants africains. La visibilité d’un spectacle dépend rarement uniquement de sa qualité esthétique. Elle dépend aussi de sa capacité à entrer dans des réseaux professionnels capables de le rendre visible, légitime et diffusable.
Pierre-Michel Menger a montré de son côté que les carrières artistiques fonctionnent souvent selon des logiques d’incertitude et de concentration des opportunités. Quelques artistes bénéficient d’une forte visibilité tandis qu’une majorité peine à stabiliser sa circulation professionnelle.
Raymonde Moulin, dans ses travaux sur le marché de l’art, insistait également sur le rôle de la prescription.. Une programmation dans un festival européen peut augmenter la capacité d’un artiste africain à obtenir une résidence, une coproduction, une tournée ou une invitation institutionnelle. La circulation ne produit donc pas seulement un déplacement géographique ; elle modifie la valeur professionnelle attribuée à l’artiste.
Dans le secteur chorégraphique africain, cette logique est visible. Être programmé à Avignon, Bruxelles, Berlin ou Montréal ne produit pas seulement une diffusion. Cela transforme aussi la perception institutionnelle d’un artiste dans son propre pays ou dans sa région.
La question des infrastructures culturelles
Plusieurs penseurs africains ont travaillé sur ces questions de circulation et de dépendance culturelle.
L’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr interroge régulièrement la capacité des sociétés africaines à construire leurs propres modèles culturels et économiques plutôt que de dépendre exclusivement des circuits internationaux hérités de la coopération culturelle.
Achille Mbembe insiste quant à lui sur les enjeux de circulation, de souveraineté culturelle et de production des imaginaires dans les espaces africains contemporains. Derrière les questions artistiques se jouent aussi des questions de représentation et de pouvoir.
Le commissaire et théoricien nigérian Okwui Enwezor analysait déjà le fait que la reconnaissance internationale des artistes africains passait souvent par des institutions extérieures au continent. Cette situation produit une asymétrie durable dans la construction de la valeur artistique.
La curatrice nigériane Bisi Silva soulignait également les difficultés liées à l’absence d’infrastructures critiques et économiques capables de soutenir durablement les scènes artistiques africaines.
Ces réflexions rejoignent une réalité observable dans plusieurs pays : la vitalité artistique ne produit pas automatiquement une économie culturelle structurée.
Comment une scène artistique devient-elle une économie ?
Une scène artistique devient une économie lorsqu’elle dépasse la logique de l’événement ponctuel pour produire une activité continue capable de générer des revenus, des emplois et des circulations professionnelles régulières.
Cela suppose plusieurs maillons complémentaires :
formation ;
création ;
production ;
diffusion ;
médiation ;
documentation ;
circulation des œuvres ;
et présence de publics.
Dans le secteur chorégraphique, la chaîne de valeur commence dès la formation : écoles, centres chorégraphiques, résidences, laboratoires ou programmes pédagogiques. Elle se poursuit avec la recherche artistique, les répétitions, la dramaturgie, la création musicale, la scénographie ou le travail vidéo.
Vient ensuite la production : administration, contrats, budgets, communication, logistique ou recherche de financements.
Puis intervient la diffusion à travers les festivals, les théâtres, les tournées ou les marchés professionnels.
Enfin, les médias, les archives, les captations, la documentation et les contenus numériques prolongent la vie des œuvres et participent à leur valeur économique et symbolique.
Dans plusieurs contextes africains, certains de ces maillons restent fragiles ou peu structurés, notamment la production et la diffusion.
Les festivals deviennent des quasi-marchés
Face à la faiblesse des réseaux de diffusion, plusieurs festivals africains évoluent progressivement vers des formats hybrides.
Ils ne sont plus uniquement des espaces de représentation artistique. Ils deviennent aussi :
des lieux de réseautage ;
des plateformes de visibilité ;
des espaces de rencontres professionnelles ;
des dispositifs de connexion avec des programmateurs ;
parfois même des lieux de négociation de tournées.
La récente Biennale de la Danse en Afrique au Sénégal illustre cette évolution avec l’annonce de la présence de 200 programmateurs internationaux et d’espaces professionnels structurés.
Dans des contextes où peu de structures disposent de budgets d’achat suffisants, le festival devient parfois le seul endroit où artistes, producteurs et diffuseurs peuvent réellement se rencontrer.
Mais cette évolution révèle aussi une faiblesse structurelle : l’absence d’un véritable réseau d’acheteurs locaux et régionaux.
Cette transformation des festivals en espaces professionnels se lit déjà dans plusieurs événements culturels africains. Le MASA à Abidjan a installé depuis plusieurs années une logique de marché pour les arts de la scène. La Biennale de la Danse en Afrique, annoncée au Sénégal, revendique la présence de 200 programmateurs internationaux et de 25 compagnies sélectionnées. Des plateformes comme Danse l’Afrique Danse, les Rencontres chorégraphiques ou certains festivals à Bamako, Ouagadougou, Tunis et Marrakech ont également contribué à faire du festival un lieu de repérage, de prescription et parfois de négociation professionnelle.
Le problème central : les acheteurs
Un marché culturel ne peut pas fonctionner uniquement avec des artistes et des festivals. Il nécessite des diffuseurs capables d’acheter des spectacles et de les faire circuler. Or, dans plusieurs pays africains :
peu de théâtres disposent de budgets de programmation importants ;
les collectivités investissent peu dans les arts vivants ;
les tournées nationales restent rares ;
les cachets sont souvent faibles et irréguliers.
Le résultat est paradoxal : certains artistes africains tournent davantage en Europe que dans les pays voisins. Cette géographie des circulations influence profondément le secteur :
formats de production ;
temporalités de création ;
réseaux professionnels ;
stratégies de visibilité ;
parfois même les esthétiques.
Les marchés locaux restent souvent fragiles tandis que la reconnaissance internationale devient un levier de légitimation incontournable.
Mobilité artistique et dépendances structurelles
La mobilité artistique africaine repose encore largement sur les dispositifs internationaux de coopération culturelle. Instituts français, Goethe-Institut, programmes européens, fondations ou dispositifs EUNIC financent aujourd’hui une partie importante des circulations artistiques africaines.
Ces soutiens sont essentiels. Sans eux, de nombreuses créations ne verraient pas le jour. Mais ils produisent également plusieurs déséquilibres :
concentration des réseaux vers l’Europe ;
difficulté à financer les tournées intra-africaines ;
dépendance aux appels à projets ;
précarité des compagnies ;
adaptation des projets aux attentes des bailleurs.
Les études menées par On the Move, l’UNESCO ou EUNIC montrent que les coûts de visas, les contraintes administratives et les déséquilibres de mobilité structurent profondément les échanges culturels contemporains.
Cette question dépasse la simple logistique. Elle touche aussi aux représentations symboliques. Une programmation dans un festival européen produit souvent une reconnaissance institutionnelle plus forte qu’une circulation régionale pourtant parfois plus pertinente culturellement.
Pourquoi les artistes africains circulent-ils davantage vers l’Europe que sur le continent ?
Les artistes africains circulent souvent davantage vers l’Europe parce que les financements de mobilité, les programmateurs, les résidences et les réseaux de coproduction y sont plus structurés. À l’inverse, les tournées intra-africaines restent freinées par le coût des transports, les visas, le manque de lieux acheteurs et la faiblesse des budgets publics de diffusion.
Pourquoi un festival ne suffit-il pas à créer un marché ?
Un festival ne crée un marché que s’il connecte les artistes à des acheteurs capables de programmer, payer et faire circuler les œuvres après l’événement. Sans contrats, sans tournées et sans suivi professionnel, le festival produit de la visibilité mais pas une économie durable.
Pourquoi certaines villes deviennent-elles des hubs chorégraphiques ?
Toutes les villes africaines ne jouent pas le même rôle dans l’économie chorégraphique du continent. Certaines concentrent progressivement les écoles, festivals, résidences, centres culturels, réseaux diplomatiques et dispositifs de coopération. Mais derrière cette concentration apparaissent des modèles très différents de développement culturel.
Johannesburg s’est imposée grâce à la puissance relative de son économie culturelle privée. La ville bénéficie d’universités structurées, de théâtres mieux équipés, de fondations, d’un marché de l’art plus ancien et d’une capacité plus forte à attirer des investissements culturels. Les compagnies y trouvent davantage d’opportunités de production, même si les inégalités d’accès restent importantes. La danse y est intégrée à une économie créative plus large où se croisent spectacle vivant, mode, audiovisuel et industries musicales.
Dakar s’est construite comme un centre diplomatique et culturel ouest-africain à travers la Biennale de l’art africain contemporain, les réseaux francophones, les instituts culturels étrangers et une longue histoire de centralité intellectuelle. Les festivals y jouent un rôle stratégique de connexion entre artistes africains, programmateurs européens et bailleurs internationaux. Cette concentration produit une forte visibilité symbolique, mais elle repose encore largement sur les infrastructures de coopération internationale.
Kigali représente un modèle plus récent, fortement soutenu par une stratégie étatique de repositionnement international. La culture y participe à la fabrication d’une image de stabilité, d’innovation et d’ouverture. Les événements culturels, les résidences et les infrastructures artistiques s’inscrivent dans une politique plus large d’attractivité territoriale et touristique. La danse devient alors un outil de diplomatie culturelle autant qu’un secteur artistique.
Ouagadougou, de son côté, continue de bénéficier de l’héritage historique du FESPACO et d’un tissu culturel construit depuis les années Sankara autour de l’idée que les arts participent à la souveraineté culturelle. Même dans des contextes économiques fragiles, la ville conserve une densité exceptionnelle de praticiens, de compagnies et de structures indépendantes. Bamako fonctionne davantage comme un espace de création et de laboratoire. Plusieurs initiatives chorégraphiques y ont développé des formes de coopération régionales et internationales malgré la faiblesse des infrastructures de diffusion. La ville attire moins pour ses équipements que pour sa vitalité artistique, ses réseaux humains et sa capacité à produire des espaces d’expérimentation.
Ces différences sont importantes parce qu’elles montrent qu’un hub chorégraphique ne se construit pas uniquement grâce aux artistes. Il dépend aussi :
des infrastructures de transport ;
de la présence diplomatique ;
des politiques publiques ;
des réseaux de financement ;
des capacités hôtelières ;
des dispositifs de mobilité ;
et de la circulation des professionnels.
La danse participe alors à la production d’une image urbaine et à des stratégies économiques plus larges. À Marrakech ou Kigali, la culture accompagne directement les politiques d’attractivité internationale. À Dakar, elle renforce un rôle historique de capitale culturelle régionale. À Johannesburg, elle alimente une économie créative déjà fortement connectée aux industries culturelles mondiales.
La professionnalisation produit aujourd’hui ses propres limites
Depuis une quinzaine d’années, une grande partie des financements culturels destinés aux arts vivants africains s’est concentrée sur la professionnalisation : résidences, laboratoires, formations administratives, coaching, masterclass ou accompagnement artistique.
Ces dispositifs ont produit des effets réels. Le niveau de structuration des dossiers artistiques s’est amélioré. Les artistes maîtrisent davantage les mécanismes de coproduction, les outils de diffusion ou les formats internationaux de présentation des projets.
Mais un déséquilibre apparaît progressivement : la formation progresse plus vite que les capacités réelles du marché.
Dans plusieurs pays africains, les artistes sortent aujourd’hui de résidences avec des créations professionnelles, des captations vidéo, des dossiers solides et parfois une visibilité internationale, mais sans réseaux de diffusion capables d’absorber durablement ces productions. Peu de théâtres achètent régulièrement des spectacles. Les tournées nationales restent rares. Les collectivités locales financent peu les arts vivants. Les producteurs spécialisés demeurent peu nombreux.
Cette situation crée une tension structurelle. Beaucoup de festivals deviennent simultanément :
des lieux de création ;
des espaces de formation ;
des plateformes de visibilité ;
et parfois les seuls espaces de diffusion disponibles.
Le festival finit alors par remplacer plusieurs maillons absents de la chaîne économique.
Mais cette concentration produit aussi une fragilité. Un artiste peut être visible pendant un festival international sans pour autant disposer d’un véritable marché de tournée derrière cette visibilité. Plusieurs compagnies africaines circulent ainsi de résidence en résidence ou de festival en festival sans stabiliser une économie durable.
Le problème ne réside donc plus uniquement dans le manque de talents ou de compétences. Il réside dans l’absence d’infrastructures de circulation capables de transformer une vitalité artistique en activité économique régulière.
Les marchés internationaux produisent aussi des hiérarchies
La question de la mobilité révèle un autre déséquilibre. Aujourd’hui, plusieurs artistes africains circulent plus facilement vers Bruxelles, Paris ou Berlin que vers Lagos, Nairobi ou Dakar. Les réseaux de mobilité restent largement organisés autour des anciennes géographies de coopération culturelle européenne.
Les Instituts français, le Goethe-Institut, les programmes européens ou les fondations internationales financent une part importante des circulations artistiques africaines. Ces dispositifs sont indispensables. Sans eux, de nombreuses créations ne verraient pas le jour. Mais ils structurent aussi les flux culturels selon des logiques qui ne correspondent pas toujours aux dynamiques continentales africaines.
Les coûts de visas, les difficultés administratives et l’absence de mécanismes régionaux de mobilité limitent fortement les tournées intra-africaines. Il devient parfois moins coûteux pour une compagnie africaine de se rendre en Europe avec un soutien international que d’organiser une circulation régionale autonome.
Cette situation influence progressivement les imaginaires professionnels. Une diffusion à Avignon ou dans un grand festival européen continue souvent de produire davantage de reconnaissance symbolique qu’une circulation régionale africaine. La légitimation artistique passe encore largement par des espaces extérieurs au continent.
C’est précisément là que la question du marché chorégraphique devient politique. Construire un marché africain ne signifie pas seulement produire davantage de spectacles. Cela suppose de construire des mécanismes autonomes de circulation, de financement et de reconnaissance capables de réduire cette dépendance structurelle.
Construire un écosystème plutôt qu’un événement
La structuration d’un marché chorégraphique africain dépendra probablement moins de la création de nouveaux festivals que de la capacité à relier durablement plusieurs éléments : artistes, producteurs, diffuseurs, lieux, médias, écoles, réseaux régionaux, financements et politiques publiques.
La question centrale devient alors celle des flux : comment les œuvres circulent-elles ? Qui les achète ? Qui prend le risque économique de la diffusion ? Quels territoires deviennent capables de produire des tournées ? Quels réseaux médiatiques accompagnent les artistes ? Quels dispositifs permettent de faire émerger des producteurs spécialisés ?
Tant que ces mécanismes resteront faibles, la danse africaine continuera de dépendre principalement des espaces internationaux de validation et de financement.
Le défi actuel n’est donc pas uniquement artistique. Il concerne la capacité des scènes africaines à construire leurs propres infrastructures économiques de circulation, de visibilité et de valeur.
Et si l’eau pouvait parler, danser, se raconter ? C’est le pari artistique et identitaire de Kadidja Tiemanta, danseuse-chorégraphe malienne d’origine Bozo, qui fait de chaque pas un hommage à ses racines et une exploration du monde.
« Je suis Bozo », affirme-t-elle d’une voix claire et tranquille. Ce n’est pas une simple déclaration d’identité. C’est un manifeste, un ancrage. Chez les Bozo, l’eau est tout : lieu de vie, de mémoire, de transmission, de spiritualité. Ils sont appelés « les maîtres du fleuve ». Nomades de l’eau, ils se déplacent au rythme du fleuve Niger, de ses crues, de ses replis. Ce lien intime à l’eau, Kadidja Tiemanta l’a transposé dans son corps, dans son art, dans sa danse.
Formée à la danse africaine et contemporaine, elle porte cette identité avec grâce, sur scène comme dans la vie. Kadidja ne se contente pas de danser, elle habite ses origines et les fait voyager. Sa trajectoire artistique est tissée de multiples itinérances, de Bamako au Ghana, du Burkina Faso au Togo, en passant par le Bénin, le Sénégal, la Guinée, le Niger, le Nigéria. Chaque déplacement est pour elle un acte de connaissance et d’ouverture.
« Le fait que je bouge fréquemment est lié à mon identité Bozo. Les Bozo sont un peuple qui bouge beaucoup. » Affirme-t-elle. Dans un monde où la mobilité devient souvent une épreuve, où les frontières s’érigent comme des murs d’obstacles, Kadidja revendique ce nomadisme culturel comme une richesse, une philosophie de vie.
L’art comme archive vivante
Mais la danse n’est pas qu’expression. Pour Kadidja, elle est un outil de mémoire, de documentation. Son rêve ? Archiver la culture Bozo, recueillir les récits, les gestes, les croyances, pour ne pas les laisser se dissoudre dans le silence. Elle veut créer des œuvres qui racontent l’histoire de son peuple, dans sa complexité, sa beauté, ses douleurs aussi. Une entreprise à la fois artistique et politique.
Regards croisés sur l’Afrique
Parmi ses souvenirs de voyage, elle évoque le Ghana, sa propreté, sa rigueur, son esthétique urbaine. Elle s’émerveille des styles vestimentaires, des manières d’habiter la ville. Chaque pays lui a appris quelque chose. Chaque rencontre l’a nourrie. C’est cette ouverture au monde qu’elle souhaite transmettre aux jeunes Bozo d’aujourd’hui.
« Si vous avez envie de bouger, bougez. Allez découvrir d’autres mondes, d’autres cultures. Ça nourrit l’esprit et le corps. »
Un plaidoyer pour l’eau, la culture et la jeunesse
Mais tout n’est pas simple. Pour les jeunes Bozo, la mobilité est souvent freinée par les réalités économiques. L’accès à l’éducation, à l’emploi, à la formation culturelle reste un défi. Face à cela, Kadidja appelle les décideurs à prendre leurs responsabilités : « Préservez cette culture, ce peuple, pour qu’il puisse continuer à vivre du fleuve. Il faut des mesures pour sauvegarder cette nature et cette identité. »
Quel serait son rêve fou ? Que les jeunes Bozo puissent créer, voyager, être vus, reconnus. Que leur culture ne soit plus un vestige, mais une source vivante de créativité, d’innovation et de beauté. Kadidja Tiemanta danse l’eau comme d’autres écrivent des livres. Elle nous invite à écouter ce que disent les courants, les silences, les racines.
Ce contenu a été créé dans le cadre du projet Move Africa, commandé par la Commission de l’Union africaine et soutenu par Africa No Filter (ANF) avec le financement de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Les points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GIZ, de l’Union africaine ou d’ANF.
Léonella OLOUKOI est communicatrice et créatrice de contenus digitaux, titulaire d’un Master en Marketing Communication. Elle cumule dix années d’expérience dans les médias et se distingue par sa passion pour la communication digitale et la culture. Depuis 2022, elle dirige la communication digitale d’une organisation internationale, où elle œuvre à diffuser une image positive sur les plateformes numériques.
Spécialiste de la communication digitale et entrepreneur culturel entre le Burkina Faso, le Mali et la France, Wilfried SANDWIDI incarne une jeunesse africaine mobile, créative et engagée. À la tête de sa structure CDC Connexion (Culture – Digital –Communication), il milite pour une Afrique où les idées, les talents et les cultures circulent librement. Entretien avec un homme de terrain, passionné par le lien entre culture et innovation.
Une identité à la croisée des mondes
Burkinabè, Wilfried SANDWIDI se définit d’abord comme un professionnel de la communication passionné par la culture. Son parcours est marqué par un voyage constant entre l’Afrique et l’Europe. Il commence sa carrière au Burkina Faso, traverse le Mali en route vers le Sénégal, puis fait une halte décisive à Bamako. Séduit par l’effervescence culturelle de la capitale malienne, il y pose ses valises en 2017 :
“L’écosystème entrepreneurial à Bamako est très dynamique. C’est là que j’ai trouvé l’énergie pour m’installer et développer mes projets.”
Aujourd’hui, il partage sa vie entre le Mali et la France, tout en gardant un lien solide avec son pays natal, le Burkina Faso. Sa structure, CDC Connexion, installée au Burkina Faso, accompagne de nombreux projets à l’échelle nationale et régionale. Une vision panafricaine de l’entrepreneuriat culturel Wilfried refuse d’être enfermé dans un territoire. Pour lui, l’avenir de l’Afrique se joue aussi dans la mobilité de ses talents.
Son expérience, nourrie de voyages et de rencontres, alimente une démarche professionnelle profondément panafricaine :
“Je suis un Africain ouvert sur le monde. Je refuse d’être un professionnel rattaché à un territoire. Je veux que la culture voyage, que les idées circulent, que les jeunes entrepreneurs puissent se mouvoir librement.”
Mais cette vision se heurte à de nombreux obstacles : barrières administratives, manque de politiques claires, lenteurs institutionnelles. Le constat est sans appel : “Les jeunes entrepreneurs sont souvent freinés par des politiques rigides, un manque de formation, des blocages à la mobilité. Voyager, c’est un casse-tête pour nous les entrepreneurs culturels.”
Will SANWIDI, à la coordination de la communication du Mali Mode Show 2023
Documenter, former, faire évoluer les mentalités
Face à ces défis, Wilfried ne se contente pas de pointer du doigt. Il agit. À travers la communication digitale, il documente, forme et sensibilise. Ses projets sont autant d’opportunités pour transmettre, créer du lien et professionnaliser les jeunes dans le secteur culturel :
“Je travaille avec des jeunes sur le terrain. Quand je monte un projet, je les amène à comprendre les enjeux, à se former, à s’outiller. C’est ça ma contribution.”
À travers ses interventions dans des festivals, des formations, ou encore des campagnes de communication, Wilfried tisse un réseau de jeunes professionnels conscients des réalités de leur continent et capables de s’y projeter durablement.
Pour cet entrepreneur engagé, les politiques publiques doivent évoluer :
“Je demande aux dirigeants de revoir les politiques d’entrepreneuriat culturel. Il faut faciliter la mobilité, ouvrir les frontières aux idées et aux talents. La culture doit circuler pour s’épanouir.”
À ceux qui veulent s’engager dans les métiers de la culture et du digital, Wilfried adresse un message clair : persévérer, rêver grand, et construire sur le long terme. Et pour conclure, il appelle à une Afrique apaisée, tournée vers le monde mais enracinée dans sa richesse culturelle :
“Je veux que l’Africain d’aujourd’hui se voie comme un citoyen du monde. Et que la paix revienne en Afrique de l’Ouest, pour que nos rêves aient un sol fertile où s’épanouir.”
Ce contenu a été créé dans le cadre du projet Move Africa, commandé par la Commission de l’Union africaine et soutenu par Africa No Filter (ANF) avec le financement de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Les points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GIZ, de l’Union africaine ou d’ANF.
L’AUTEUR.E
Léonella OLOUKOI est communicatrice et créatrice de contenus digitaux, titulaire d’un Master en Marketing Communication. Elle cumule dix années d’expérience dans les médias et se distingue par sa passion pour la communication digitale et la culture. Depuis 2022, elle dirige la communication digitale d’une organisation internationale, où elle œuvre à diffuser une image positive sur les plateformes numériques.
À travers Kalapo, c’est une Afrique visuelle, engagée et documentée qui se dessine. Une Afrique qui ne fuit pas son passé, mais le met en lumière. Une Afrique jeune, qui prend la parole, et surtout, qui sait où elle va. Appareil photo en bandoulière, Kalapo marche dans les pas de ses ancêtres pêcheurs, sauf que ses filets à lui attrapent la lumière. Dans l’objectif de John Moussa Kalapo, l’eau devient mémoire, les visages deviennent récits, et les silences prennent la parole. Artiste visuel, photographe engagé et héritier de la culture Bozo, il incarne une jeunesse africaine qui voyage pour mieux transmettre, observe pour mieux comprendre, et crée pour mieux sauvegarder.
Quand on lui demande qui il est, John Moussa Kalapo répond sans détour : « Je suis Bozo. »
Cette simple affirmation dit tout d’une appartenance profonde, d’un lien viscéral à une culture millénaire. Les Bozo, appelés « les maîtres du fleuve », forment un peuple nomade du Mali, vivant au rythme de l’eau, bâtissant leurs maisons selon les crues et les saisons, et porteurs d’un savoir ancien sur les écosystèmes fluviaux. Les Bozo sont un peuple de l’eau, de pêcheurs, de mouvements.
Chez Kalapo, cet héritage ne s’exprime pas en pirogue, mais en images. Avec l’appareil photo comme boussole, il a parcouru l’Afrique, l’Europe et les Amériques, exposant ses œuvres à Abidjan, Lomé, Paris, Londres ou encore New York. Son style ? Un mélange entre photojournalisme et narration visuelle, où l’émotion se fait outil de compréhension du réel.
John Kalapo, l’artiste qui documente les traces invisibles.
Plus qu’un photographe, Kalapo est un archiviste du sensible. Il a contribué à la sauvegarde d’un patrimoine rare : les fonds photographiques de légendes africaines comme Malick Sidibé, Abderrahmane Sakaly, Adama Kouyaté ou Tijane Sitou. Il a aussi œuvré pour la préservation des archives des luttes des femmes maliennes, un chantier mémoriel de première importance.
À travers ces projets, il construit un pont entre l’Afrique d’hier et celle de demain, entre les silences oubliés et les voix émergentes : « Ce qui m’anime, c’est rendre visibles des réalités qu’on ne regarde plus. »
Un artiste nomade à l’âme Bozo
John Moussa Kalapo est à la fois globe-trotter et enraciné. Son identité Bozo, loin d’être figée, nourrit ses voyages, ses rencontres, ses choix esthétiques. Il fait partie d’une génération d’artistes africains qui croient en la mobilité comme apprentissage. Mais il sait aussi combien cette liberté est entravée. « Les jeunes Bozo vivent dans la précarité. L’accès à la mobilité, à l’éducation, est souvent bloqué, par le manque de moyens. » Face à cette réalité, Kalapo agit. À Bamako, il anime des ateliers de photographie pour les enfants et pour les jeunes, pour transmettre, pour initier, pour ouvrir des portes. Ces ateliers deviennent des lieux de respiration, d’éveil à l’image, à l’expression, à la critique : « Je veux qu’ils puissent observer le monde autrement. Se sentir capables de le raconter à leur tour. »
L’eau comme fil conducteur, la mémoire comme urgence
Aujourd’hui, John travaille sur un documentaire autour des Bozo, sur tous ceux et celles qui vivent au bord de l’eau. Il veut documenter cette culture mouvante, avant qu’elle ne disparaisse. Car si l’eau est source de vie, elle est aussi devenue, dans certaines zones, un territoire menacé, fragilisé par le changement climatique, l’urbanisation ou le désintérêt des politiques. « Je suis fier d’être Bozo. J’apprends de cette culture. Et je veux la transmettre, en images, en récits, en gestes. », affirme-t-il comme mot de fin pour conclure.
Ce contenu a été créé dans le cadre du projet Move Africa, commandé par la Commission de l’Union africaine et soutenu par Africa No Filter (ANF) avec le financement de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Les points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GIZ, de l’Union africaine ou d’ANF.
L’AUTEUR.E
Léonella OLOUKOI est communicatrice et créatrice de contenus digitaux, titulaire d’un Master en Marketing Communication. Elle cumule dix années d’expérience dans les médias et se distingue par sa passion pour la communication digitale et la culture. Depuis 2022, elle dirige la communication digitale d’une organisation internationale, où elle œuvre à diffuser une image positive sur les plateformes numériques.
Du 7 mars au 1er juin 2025, le Quai de la Photo à Paris accueille une exposition ambitieuse et profondément évocatrice : « Un autre Mali dans un autre monde ». Plus qu’un hommage à l’école photographique malienne, cette exposition éclaire, en creux, une dynamique essentielle de notre époque : la mobilité des jeunes africains – une mobilité qui n’est pas seulement géographique, mais aussi culturelle, sociale, et symbolique.
Portée par les regards croisés de pionniers tels Malick Sidibé et Seydou Keïta, et par une nouvelle génération d’artistes comme Kani Sissoko, Mory Bamba, Oumou Traoré, ou encore John Kalapo, l’exposition montre un Mali multiple, vivant, qui refuse d’être figé dans les clichés. Ces jeunes photographes, tout en enracinant leur pratique dans la mémoire de leurs aînés, inventent de nouveaux codes, de nouveaux langages, de nouveaux récits. Ils explorent l’identité, la mémoire, le genre, le territoire – et surtout, ils se déplacent : dans leurs pensées, dans leurs techniques, et souvent, physiquement, dans le monde.
Car nombreux sont ceux qui, à l’image de Seydou Camara, formateur et initiateur du centre Yamarou-Photo, ont traversé frontières et continents pour apprendre, transmettre, exposer. D’Alger à Johannesburg, de Bamako à New York, la photographie devient ici un passeport de création. Une mobilité artistique qui témoigne d’une circulation féconde des savoirs, des regards et des ambitions.
Une génération en mouvement : mobilité choisie, créatrice, et revendiquée
En cela, « Un autre Mali dans un autre monde » résonne avec les aspirations de milliers de jeunes Africains. Si beaucoup quittent leur pays dans des conditions précaires ou sous la contrainte, d’autres, de plus en plus nombreux, bâtissent leur avenir par le savoir, la création et l’échange culturel. Leurs trajectoires ne suivent pas les sentiers migratoires classiques, mais dessinent une autre cartographie des mobilités africaines, faite de résidences artistiques, de festivals, de formations spécialisées, de collaborations internationales.
La Biennale de Bamako, née en 1994 à l’initiative de Françoise Huguier, incarne ce mouvement. Elle est devenue, au fil des éditions, une plateforme d’interconnexion, un lieu de passage, un foyer de rayonnement pour toute une génération. Grâce à des structures comme Yamarou-Photo, certains jeunes ne se contentent plus de partir : ils reviennent, ils transmettent, ils forment à leur tour. La mobilité devient alors circulaire, enrichissante, durable.
Cette nouvelle génération de photographes maliens compose un paysage artistique riche, où chaque regard apporte une nuance au récit commun. Amadou Keïta explore la mémoire visuelle du quotidien malien en conjuguant les héritages culturels à une esthétique contemporaine, tandis que John Kalapo s’attache aux détails discrets des transformations urbaines et sociales, révélant les tensions et les aspirations d’une société en mutation. M.I. Tounkara, quant à lui, développe une écriture photographique à la fois intime et politique, où l’image devient un espace de réflexion sur soi et sur le monde. Seyba Keïta et Mory Bamba partagent une même sensibilité dans leurs portraits silencieux, empreints de retenue, mais traversés d’une grande intensité. Kani Sissoko et Fatoma Coulibaly, figures féminines de cette scène artistique, interrogent les représentations du corps, du genre et de l’héritage avec une force visuelle singulière. À leurs côtés, Oumou Traoré construit des mises en scène délicates, presque théâtrales, qui captent les nuances de la féminité malienne dans toute sa complexité. Le travail d’Adama Bamba, Drissa Diara et Mamadou Konaté, davantage ancré dans le documentaire, nous confronte aux réalités sociales contemporaines avec rigueur et humanité. Tous ont été formés ou accompagnés par des structures locales comme le centre Yamarou-Photo, dirigé par Seydou Camara, figure de la transmission et artisan d’un ancrage fort entre formation, professionnalisation et ouverture au monde. Ainsi réunis, ces photographes incarnent une génération en mouvement, connectée, lucide, qui circule entre les territoires, les disciplines et les récits, pour porter haut une parole artistique ancrée dans son temps.
Une jeunesse qui raconte l’Afrique par elle-même
Dans un contexte où l’Afrique reste souvent racontée par d’autres, ces jeunes photographes, par leur mobilité et leur engagement, reconquièrent leur droit à la parole. Leurs œuvres témoignent de leur époque : une époque de tensions, d’espoirs, de contradictions – mais surtout de créativité libre et ancrée.
Ils s’éloignent des studios rigides, des représentations folklorisées. Ils inventent des formes neuves, osent des récits hybrides. Ils disent un Mali contemporain, urbain, rural, intime et collectif. Un Mali qui voyage et qui pense le monde. Un Mali qui, en se déplaçant, se transforme et transforme.