Rencontres de Bamako : après trente ans de rayonnement, renforcer ce que la Biennale produit depuis Bamako
Depuis 1994, les Rencontres de Bamako ont fait de la capitale malienne un lieu majeur de la photographie africaine et de sa circulation internationale. À la tête de la Délégation Générale de la 15e édition, El Hadj Amadou Diop hérite de cette histoire et entend en développer davantage les dimensions économique, professionnelle et institutionnelle. Une orientation qui accompagne REFABULATION(S), le projet curatorial porté par Armelle Dakouo et son équipe.
Bamako occupe depuis 1994 une place singulière dans la géographie internationale de la photographie. Les Rencontres y ont fait converger artistes, commissaires, critiques, chercheurs, collectionneurs et institutions, tout en contribuant à la circulation internationale de plusieurs générations de photographes africains. La capitale malienne s’est ainsi imposée comme l’un des lieux où la photographie du continent se montre, mais aussi où se négocient ses cadres de lecture, ses réseaux et sa reconnaissance.
Que peut produire durablement, à Bamako, la place internationale acquise par les Rencontres ?
La réponse se trouve en partie dans ce que trente-deux années de Biennale ont déjà construit. Françoise Huguier et Bernard Descamps ont participé à la naissance de la manifestation. Simon Njami a ensuite élargi son inscription dans le champ de l’art contemporain. Bisi Silva a accordé une place importante aux questions d’éducation, de transmission et de relation à la ville. Marie-Ann Yemsi, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, Lassana Igo Diarra ou Manthia Diawara ont, à leur tour, apporté d’autres approches de la circulation, de la production et de la pensée de l’image. La 15e édition hérite ainsi de trente-deux années d’expériences, de réseaux et de savoir-faire qui constituent eux-mêmes une ressource pour penser ce que les Rencontres peuvent désormais produire depuis Bamako.

C’est dans cette continuité qu’intervient El Hadj Amadou Diop. À la tête d’une Délégation Générale où se croisent plusieurs expériences du secteur culturel et d’anciens acteurs des Rencontres, il pilote l’administration, la logistique, les finances et les relations institutionnelles. La proposition artistique relève d’Armelle Dakouo et de son équipe curatoriale.

Crédit photo : Bénédicte KurzenI
Curatrice indépendante, Armelle Dakouo a construit une partie de son parcours entre l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et l’Europe, notamment au sein d’AKAA, à Paris. Avec son équipe curatoriale, elle porte REFABULATION(S) et construit la sélection des artistes ainsi que les parcours d’exposition. La Délégation Générale doit donner à cette proposition ses conditions de réalisation.
« Notre rôle est de créer les conditions permettant à la vision artistique de se déployer dans les meilleures conditions », explique El Hadj Amadou Diop. Il décrit des échanges réguliers entre les deux équipes, où les choix artistiques rencontrent les contraintes de lieux, de production, de financement et d’organisation.
Cette répartition éclaire davantage son projet que l’idée d’un changement de cap. La formation, la production locale, les rencontres professionnelles ou la circulation internationale appartiennent déjà à l’histoire des Rencontres. Son ambition se situe ailleurs : transformer plus systématiquement le capital symbolique accumulé par Bamako en capacités de production, en relations professionnelles et en valeur durable pour l’écosystème qui accueille la Biennale. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que les Rencontres montrent au monde, mais ce que trente-deux années de reconnaissance internationale permettent désormais de construire depuis Bamako.
Après trois décennies de circulation internationale, la question économique prend davantage de place
« La Biennale ne peut pas se limiter à une célébration ponctuelle. Nous voulons qu’elle soit un véritable levier économique pour les artistes qu’elle révèle et, plus largement, pour tous les artistes du secteur. »
La semaine professionnelle constitue depuis longtemps l’un des espaces où les Rencontres mettent en présence artistes, commissaires, chercheurs, collectionneurs, galeristes et responsables d’institutions. Pour la 15e édition, El Hadj Amadou Diop souhaite renforcer ce que ces rencontres peuvent produire pour les artistes, en termes de collaborations, de débouchés et de circulation des œuvres.

La communication internationale et la presse spécialisée participent à cette stratégie, avec l’objectif de prolonger la visibilité des artistes avant et après leur présence dans les expositions. El Hadj Amadou Diop évoque également la création de passerelles avec des institutions internationales et annonce, pour cette édition, un marché de la photographie.
« Nous allons même créer un marché de la photographie pendant cette Biennale. »
Le projet introduit une dimension supplémentaire dans une manifestation qui a déjà largement contribué à la reconnaissance critique et institutionnelle de photographes du continent. Il rapproche la visibilité produite par la Biennale d’une autre composante de la carrière des artistes : la possibilité que les œuvres soient acquises, que des relations avec des galeries s’engagent et que les rencontres avec des professionnels se prolongent au-delà de Bamako.
Le contexte a considérablement évolué depuis 1994. Les artistes africains et issus des diasporas occupent une place croissante dans les foires, les galeries, les collections et les institutions internationales. La photographie participe pleinement à cette évolution. La question n’est donc plus seulement celle de la présence internationale des scènes africaines, mais aussi des lieux depuis lesquels leur économie peut se construire.
Bamako dispose à cet égard d’un capital particulier : trente-deux années d’histoire consacrées à la photographie et une capacité reconnue à réunir autour d’elle artistes et professionnels du secteur.
El Hadj Amadou Diop souhaite que cette position compte davantage dans l’économie de la photographie africaine. Il envisage la présence de professionnels internationaux comme une occasion de découvrir les artistes et de s’intéresser à leurs œuvres. Des conférences sur le marché de l’art sont également prévues, avec des experts du continent et d’ailleurs appelés à discuter des évolutions auxquelles la photographie contemporaine africaine est confrontée.
À terme, El Hadj Amadou Diop souhaite que Bamako devienne « un point de passage incontournable pour quiconque s’intéresse véritablement au marché de la photographie africaine ».
Le marché annoncé pendant la 15e édition donnera une première mesure de cette orientation. Sa capacité à réunir acheteurs, collectionneurs et galeries, à susciter des acquisitions et à prolonger les relations après la Biennale permettra d’en apprécier la portée.
REFABULATION(S) : maîtriser le récit, mais aussi ses conditions de production
Proposé par Armelle Dakouo et développé avec son équipe curatoriale, REFABULATION(S) interroge la capacité à produire depuis l’Afrique ses propres récits et représentations. El Hadj Amadou Diop en retient une formulation directe : « nous mettre nous-mêmes au cœur de nos histoires » et sortir des représentations imposées « selon nos propres prismes, selon notre propre regard ».
« L’Afrique n’est pas un sujet que l’on photographie, c’est un continent qui se raconte elle-même. »
Pour une biennale de photographie, cette affirmation engage désormais davantage que le choix des images. À mesure que la photographie se mêle à l’installation, au son, à la vidéo, au numérique et aux dispositifs hybrides, la maîtrise du récit dépend aussi de la capacité à produire matériellement ces formes.
El Hadj Amadou Diop le rencontre depuis la production de l’édition : « Il faut également penser à la production et à l’installation des œuvres », particulièrement complexes cette année avec l’interdisciplinarité.
REFABULATION(S) fait ainsi apparaître une question rarement séparée de celle de la représentation : peut-on véritablement déplacer le centre depuis lequel les récits africains sont construits si une part décisive des outils, des compétences et des infrastructures nécessaires à leur fabrication demeure ailleurs ? Pour Bamako, la portée de cette édition se mesurera aussi aux capacités techniques et professionnelles que ces nouvelles formes auront permis d’activer ou de renforcer sur place.ko comptera autant pour l’organisation de l’édition que pour ce qu’elle pourra laisser dans son environnement professionnel.
Produire une Biennale plus ambitieuse suppose aussi d’élargir ses ressources
La mobilisation des ressources reste, selon El Hadj Amadou Diop, le principal défi de cette édition.
« Pour être honnête, le plus grand défi reste la mobilisation des ressources, dans le contexte économique que nous traversons. »
La Délégation Générale s’appuie d’abord sur l’engagement de l’État, avec le soutien du ministère de la Culture. Elle travaille également avec le mécénat privé, les coopérations internationales et des partenaires privés et institutionnels.
« Nous allons constamment jongler entre ces différentes ressources pour pouvoir atteindre nos objectifs », explique El Hadj Amadou Diop.
Ces financements doivent permettre de tenir l’ensemble de l’édition : production et installation des œuvres, préparation des sites, accueil des professionnels et ouverture des expositions pendant deux mois. La recherche de partenaires accompagne également les projets développés autour de la programmation et les nouvelles opportunités que la Biennale souhaite créer pour les artistes.
Après trente-deux ans de rayonnement, renforcer ce que les Rencontres produisent à Bamako
L’entretien avec El Hadj Amadou Diop ouvre finalement une réflexion plus large que celle des retombées économiques de la Biennale. Son approche par les industries culturelles et créatives invite à regarder ce que trente-deux années de Rencontres ont déjà constitué à Bamako : des compétences, des expériences de production, des archives, des réseaux professionnels et une connaissance de la photographie africaine portée par plusieurs générations d’artistes, de commissaires, de chercheurs et de responsables culturels. Cette histoire peut devenir une ressource pour penser la suite.
Car les transformations qui attendent la photographie dépassent désormais les questions d’exposition et de marché. L’intelligence artificielle intervient dans la production, la description et l’indexation des images. Leur provenance, leur authentification et leurs droits deviennent des enjeux majeurs. Les archives photographiques deviennent aussi des ensembles de données dont les méthodes de classement détermineront demain ce qui pourra être retrouvé, étudié et transmis. Pour une Biennale consacrée depuis 1994 aux représentations africaines, la maîtrise du récit passe désormais aussi par la maîtrise de ces infrastructures.
El Hadj Amadou Diop ne compte pas porter seul ces questions qui relèvent de multiples expertises. Les Rencontres ont précisément la capacité de réunir photographes, archivistes, conservateurs, chercheurs, juristes, technologues et professionnels du marché, y compris parmi ceux qui ont contribué à leur histoire. Une question pourrait alors prolonger au delà de cet entretien : que faut-il commencer à construire à Bamako en 2026 pour que, dans un siècle, la photographie africaine puisse toujours y être produite, documentée, authentifiée, conservée, étudiée et interprétée à partir de ses propres ressources ?